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Sous le calme apparent, les fragilités du Sénégal numérique

Par Alioune Badara DIATTA

Juin 21, 2026

L’analyse de 512 584 publications diffusées entre le 1er mai et le 7 juin 2026 dessine un paradoxe. À première vue, le Sénégal numérique apparaît relativement apaisé. Le baromètre agrégé de l’Observatoire Polaris affiche un score positif de +8,6 sur une échelle allant de -100 à +100, porté par une majorité écrasante de contenus neutres (57,3 %), contre 25,7 % de publications positives et 17,1 % de négatives. Mais derrière cette apparente stabilité se cachent des zones de forte turbulence émotionnelle. Comme le souligne l’étude, « le signal stratégique ne réside pas dans la moyenne, mais dans la géographie de ces poches ». Autrement dit, ce ne sont pas les sentiments dominants qui inquiètent, mais les vulnérabilités qui concentrent la colère, la peur et la défiance.

La première de ces vulnérabilités est sécuritaire. Les sujets liés à l’insécurité, à la violence et à la justice enregistrent le score le plus dégradé de l’ensemble du corpus (-46,2), avec 58,5 % de mentions négatives. Cette thématique génère une charge émotionnelle bien supérieure à celle observée sur les questions économiques. Les internautes expriment moins une insatisfaction qu’une véritable angoisse. « Justice pour nos martyrs », réclame un commentaire largement relayé, tandis qu’un autre dénonce une « justice à deux vitesses, scandales fonciers, financiers, assassinats : voilà votre bilan ». Les données suggèrent ainsi que les frustrations les plus profondes ne sont pas liées aux difficultés matérielles mais au sentiment d’insécurité, d’impunité ou d’injustice. Comme le résume Polaris, « le citoyen sénégalais en ligne supporte la rareté mais ne supporte plus l’impunité ».

À l’inverse, les préoccupations économiques apparaissent marquées par une forme de résignation. Les 6 612 mentions portant sur la vie chère, l’emploi ou la dette affichent un score quasiment neutre (-0,9), malgré une proportion élevée de contenus négatifs. Les verbatims traduisent davantage l’endurance que la colère. « Thi pauvre lañuy doundé » (« c’est dans la pauvreté que nous vivons »), écrit un internaute, tandis qu’un autre alerte sur « le poids de la dette [qui] atteint un niveau critique ». Cette différence entre détresse économique et détresse sécuritaire constitue l’un des enseignements majeurs du baromètre : les difficultés du quotidien sont intégrées comme une contrainte durable, alors que les atteintes perçues à la justice ou à la sécurité provoquent des réactions beaucoup plus vives et immédiates. L’étude met également en lumière une fracture importante entre les espaces institutionnels et les espaces de discussion citoyenne. Les publications issues des institutions affichent un score positif de +19,5, tandis que les commentaires publiés sous leurs contenus culminent à +62,9.

À l’opposé, l’alerte « Médias Sénégal », qui concentre près de 48 % du corpus et constitue la principale agora numérique du pays, affiche un score négatif de -4,3. L’analyse montre qu’un observateur limité aux seuls canaux institutionnels conclurait à un véritable plébiscite. Pourtant, les préoccupations les plus critiques se déversent ailleurs, principalement sur Facebook, plateforme qui concentre plus des deux tiers des conversations et où s’expriment les doléances, les inquiétudes et les frustrations du quotidien. Cette coexistence de deux réalités parallèles nourrit un risque de déconnexion entre les perceptions institutionnelles et les ressentis citoyens. Enfin, le baromètre identifie trois foyers de vulnérabilité particulièrement sensibles : la défiance institutionnelle (-31,4), la désinformation (-24,8) et la radicalité verbale (-12,0).

La critique laisse parfois place à une rhétorique de la trahison : « Il a trahi les espoirs de toute une génération », « le premier président qui a trahi ses électeurs », ou encore « Diomaye a été cloné ». Plus de 11 000 publications contiennent des marqueurs de violence verbale tels que « traître », « démissionne », « incompétent » ou « fasciste ». À cela s’ajoutent des récits complotistes évoquant une « dette cachée », des manipulations politiques ou même des rumeurs plus extravagantes comme l’« Illuminati gratuit ». Ces contenus ne représentent qu’une faible part du corpus global, mais leur puissance émotionnelle dépasse largement leur poids numérique. Au final, le baromètre Polaris décrit une société numériquement résiliente, mais dont l’équilibre repose sur une condition essentielle : la confiance dans la justice, les institutions et la parole publique. Lorsque cette confiance vacille, les récits de rupture trouvent un terrain particulièrement favorable pour prospérer.