La question des abus envers les enfants suscite une réaction particulièrement forte dans l’espace numérique sénégalais. Entre le 24 mai et le 3 juin 2026, l’Observatoire Polaris a analysé plus de 251 000 mentions en ligne, dont 1 517 publications thématiques après filtrage et déduplication. Le sujet génère un climat émotionnel très négatif, avec un indice de tonalité de -44 sur une échelle allant de -100 à +100. Plus de la moitié des publications (52,6 %) expriment une indignation ou une colère face aux violences faites aux enfants. L’émotion circule principalement par effet de contagion : 72 % des contenus sont des commentaires, partages ou republications plutôt que des publications originales.
Deux affaires ont particulièrement marqué les conversations. La première concerne le viol collectif d’une fillette de 12 ans à Kolda par deux individus déguisés en policiers. La seconde est liée à une tentative de viol déjouée dans un véhicule de transport avec chauffeur (VTC), devenue virale sur les réseaux sociaux. Ces dossiers ont déclenché des réactions extrêmement critiques vis-à-vis des sanctions judiciaires et de la protection des victimes. Parmi les commentaires les plus relayés figure notamment : « 1 mois ferme seulement ? Autant le laisser libre. » Cette perception d’une réponse insuffisante de la justice apparaît comme l’un des principaux moteurs de la colère observée dans le corpus. L’analyse révèle toutefois que la mobilisation citoyenne dépasse largement les appels à la répression.
Près d’un tiers des publications étudiées (32,8 %) relèvent d’un registre de sensibilisation, de dénonciation ou d’appel à l’action collective. Les mots d’ordre visant à « briser le silence » ou à lutter contre la pédocriminalité occupent une place importante dans les échanges. Le Collectif des Féministes du Sénégal apparaît comme l’un des principaux pôles de mobilisation, notamment autour de la question de la prévention et de la protection des victimes. En parallèle, une partie des internautes pointe ce qu’elle considère comme un manque de réaction institutionnelle face à la multiplication des cas, évoquant un « silence assourdissant depuis deux ans face à ces violences ». L’un des enseignements les plus marquants de l’étude concerne la perception très différenciée des victimes selon leur sexe.
Les filles sont mentionnées dans 21,4 % des publications analysées, contre seulement deux publications évoquant explicitement des garçons victimes de violences sexuelles hors contexte religieux. Le garçon apparaît principalement sous la figure du talibé, associé à la mendicité, à l’exploitation ou à la maltraitance. Cette asymétrie suggère que la souffrance des filles est immédiatement reconnue comme une violence sexuelle, tandis que celle des garçons reste davantage interprétée sous un angle social ou familial. Comme le résume un commentaire relevé dans le corpus : « Un garçon de dix ans violé pendant deux ans… les parents ont cruellement manqué à leurs responsabilités. »
Enfin, Polaris observe une radicalisation limitée mais visible du débat. Les appels à des châtiments extrêmes demeurent marginaux mais fortement médiatisés, avec des propos tels que : « Il mérite la castration, c’est tout » ou « Peine de mort rek ». À l’inverse, d’autres voix rappellent que « une société civilisée se distingue par sa capacité à ne pas se faire justice elle-même ». L’étude montre ainsi que si la condamnation des abus sur enfants fait aujourd’hui consensus dans l’espace numérique sénégalais, la question continue de révéler des tensions profondes autour de la justice, de la protection des victimes et de la capacité collective à prévenir ces violences.













